Gulum
le Diable Gentil
|
C’était le
mets préféré du prince Théophile. Au
menu de ce jour : chair de nihpuad, coquillages et champignons
de Sirap. À la fin du repas, il dit pour plaisanter : « Comme
l’a dit Isaac, quand on a mangé un repas pareil, on
peut mourir tranquillement. » Cette plaisanterie fut de mauvais
goût pour la princesse Angélique, qui dit : « Que
fais-tu de moi, qui tiens tant à toi ? J’aurais aimé que
tu dises plutôt : ‘Quand on a été bien
rassasié par l’amour d’Angélique, on
peut mourir tranquillement.’ C’est ce que je dis de
toi, mais je vois que ton mets compte plus que moi. » Et
le prince répondit alors : « Ne sois pas jalouse d’un
repas, parce que je l’aime particulièrement. Je n’ai
pas besoin de dire que tu es mon plus grand délice. Je voulais
donc dire évidemment : ‘Quand on a été comblé par
un tel repas après avoir été comblé par
Angélique, on peut mourir tranquillement.» Et avec
un sourire malicieux, Angélique lui dit : « Ma jalousie
est très apaisée maintenant, et me voici donc très
rassurée. Mais je croyais que quand on s’appelle Théophile,
on a YHWH Dieu comme plus grand délice ! »
Et
piégé une fois de plus par sa délicieuse
et futée princesse, Théophile tente de s’en
sortir en précisant : « Je rectifie donc une nouvelle
fois : ‘Quand on a été comblé par
YHWH Dieu, puis par Angélique, puis par un tel repas,
on peut mourir tranquillement.’ C’est bon ? Je n’ai
plus commis d’autre crime par mes paroles ? » Et
Angélique dit : « Ça va maintenant, tu es
pardonné. Mais pour ta pénitence, emmène-moi
faire un tour dans la Forêt du Rassasié, et tu devras
y remercier YHWH Dieu de t’avoir rassasié de tant
de bonnes choses, moi en deuxième et ton repas de nihpuad
en troisième. Et après cela, peut-être que
YHWH Dieu viendra à ta rencontre pour te faire mourir
tranquillement…»
Pour sa pénitence, le prince alla donc en promenade avec
sa princesse, dans la Forêt du Rassasié. Ils ont
découvert une clairière, et un joli ruisseau qui
coulait en ce point sur un rocher, et tombait en cascade. Au
bas du rocher s’est formé un petit étang à l’eau
très limpide, ce qui donna envie à la princesse
de prendre un bain.
Puis il y eut un bruit de feuille sous les arbres
d’à côté.
Le prince s’est éloigné de sa princesse pour
aller sous le bois, pour voir ce qui a fait ce bruit. C’est
alors qu’il s’est trouvé nez à nez
avec un monstre à deux têtes de lion, à huit
pattes, mais à une queue, qui cherchait son petit déjeuner.
Le Monstre les suivait depuis un certain temps, mais ils ne le
savaient pas. Quand Théophile l’a vu, il a fait
volte-face et s’est mis à courir dans la direction
opposée au point d’eau, pour attirer le Monstre
loin de sa bien-aimée. Il courait en disant : « Angélique,
un monstre ! Sors de l’eau et va vite à la calèche
chercher le fusil. »
Mais le Bicéphale se dirigea vers Angélique, qui était
en position plus vulnérable. Quand Théophile comprit
ce qui allait se passer, il se retourna et se mit à foncer
sur l’Animal qui poursuivait Angélique, qui était
sortie de l’eau et qui courait toute nue. Théophile
rattrapa l’Octopode, le saisit par la queue, et tirait
de toutes ses forces, pour laisser le temps à sa femme
d’échapper. Quand le Monstre, furieux, se retournait
pour le saisir entre ses dents, Théophile tournait dans
le même sens que sa tête, mais sans trop s’approcher
de l’autre tête qui tentait de le cueillir de l’autre
côté. Et ainsi, quand la double tête parvenait
au point où était Théophile, celui-ci se
trouvait où était la tête double. La lutte
entre le Bicéphale et Théophile dura ainsi un long
moment, et il attendait impatiemment que sa femme arrive avec
le fusil pour tirer sur l’Octopode. En effet, il était
au bout de ses forces, et quelques minutes encore, et il s’abandonnerait
au Monstre.
Puis l’Animal lui dit :
- Ce n’est pas gentil de ne pas me laisser te manger. Il était
délicieux ton nihpuad ? J’ai faim, moi aussi. Et
un prince comme Casse-Croûte serait un bon délice,
mon nihpuad à moi. Allez, sois mignon, laisse mes dents
te chatouiller.
- C’est que tu es d’une espèce qui parle ?
- C’est cela même, je m’appelle Gulum, Sylvestre-Sylviane
Gulum, fils-fille de Jean-Marie Gulum, du pays de Camp-Marié.
Et un Gulum de mon espèce fait ses enfants seul, mais
il les fait à deux, puisqu’il est Mâle-Femelle,
puisqu’il est Les Deux. Je suis donc solitaire sans être
seul, car je suis Deux en Un. Quand je parle à moi-même,
quand je parle tout seul, nous parlons à deux. Je ne suis
pas d’une espèce qui tue et qui engloutit sans discussion
ni explication, mais d’une espèce qui bavarde, qui
prophétise. Quand je ne suis pas dans la Prairie des Alcolti,
dans le Bois des Yovozin ou dans la Forêt du Rassasié,
je rôde autour des palais des princes et princesses, des
fils et des filles des Rois, des Présidents, des Gouverneurs,
des Gouvernants, des Généraux, des Colonels, des
Commandants, des Ministres, des Notables, des Nobles, des Dignitaires,
des Puissants, des Riches, etc., surveillant leurs faits et gestes,
jusqu’au jour où je peux en choper un pour mon petit-déjeuner.
J’aime donc avoir les beaux princes et les belles princesses
sous la dent. C’est mon mets préféré,
que j’appelle mon Gobi. J’aime mordre dans leurs
corps, déchirer leurs muscles, siroter leur sang, après
une belle causerie avec eux, ce qui excite encore plus mon appétit.
Je me réserve leurs pères et mères, les
Rois et les Reines, les Présidents et les Présidentes,
pour les jours de fêtes, c’est-à-dire pour
chaque Septième Jour. Allez, beau prince, laisse-moi me
régaler de ta chair, offre-toi comme Casse-Croûte.
- Je n’ai pas envie de changer de vie pour l’instant,
reviens beaucoup plus tard, et je m’offrirai à toi
sur un plateau ou dans une gamelle, pour ton plus grand délice
!
- Non, c’est maintenant que je dois te croquer. Un autre
veut être prince à ta place, et toi tu iras traire
les vaches dans une ferme quelque part. Tu y seras une très
jolie fermière nommée Stella, femme de Célestin.
Mais pour nous deux, c’est le jour de notre rendez-vous
d’amour. Je te dégusterai avec le plus grand plaisir,
tu entreras dans le rueluod, et tu iras jusqu’au trom.
Ton état de rueluod sera l’orgasme pour Selma, la
femme qui aura la joie d’être ta mère à Kathéna.
Elle fait l’amour avec Albert, ton nouveau père à Kathéna.
La fin de ton rueluod sera ton trom, qui sera la fin de leur
orgasme. Tu seras un spermatozoïde d’Albert et une
ovule de Selma. Quand les deux Toi se rencontreront dans le lieu
de gestation de Selma, elle sera enceinte d’une petite
fille, qu’elle nommera Stella. C’est le programme
que j’ai formé pour toi. Assez causé maintenant
; allons, laisse-toi faire, pour mon plus grand délice
et pour ton plus grand plaisir, ton rueluod !
À ce moment, Angélique apparut, le fusil braqué sur
Gulum, et dit :
- Non, Selma attendra d’avoir sa fille Stella. Je tiens à garder
Théophile avec moi encore un peu, pour qu’il me
fasse connaître encore des orgasmes. Et j’ai moi
aussi encore de délicieux orgasmes à lui faire
vivre. Pour le fantasme de ta gueule, pour l’orgasme de
tes dents, pour la jouissance de ta langue et pour l’extase
de ton estomac, Gulum, va chercher un prince qui est rassasié de
sa princesse. Patience, tu finiras par en trouver pour en faire
un délicieux amuse-gueule. Mais si tu tiens à Théophile,
alors c’est plutôt toi qui changeras de vie pour
devenir un nihpuad dans une mer lointaine, ou un coquillage sur
une plage, qui fera la joie d’une petite fille nommée
Eyadité, dont les parents se nomment Balaki-Bawi et Élaki-Néwi.
C’est mon programme pour toi.
- Pour avoir dit de telles méchancetés, Angélique,
et pour avoir voulu me condamner à une vie de coquillage,
tu mériterais de me servir de dessert. Ma tête de
Lionne mangera Théophile, tandis que ma tête de
Lion se régalera de toi. Ton trom durera mille ans pendant
lesquels tu seras un des grains de sable d’une plage sur
laquelle se promène une petite fille nommée Mitomdéma,
et dont les parents se nomment Essoglina et Malangui-Héwa.
- Très bien ! J’ai le fusil d’Eyadéma,
et Théophile a la queue d’Eyadité. Que YHWH
décide entre nous deux, et décide laquelle de nos
deux prophéties doit maintenant s’accomplir.
- Angélique, ne me tue pas, je t’en prie. Si tu
appuies sur la gâchette, la balle me touchera en plein
cœur. Mon rueluod sera mon dernier orgasme dans ce monde
avec toi. On se verra ici pour la dernière fois. Si tu
veux avoir d’autres orgasmes avec moi, tu devras me suivre
dans le monde où tu m’auras envoyé. Sinon
tu seras le nouveau Gulum ici, parce que c’est toi qui
auras tué Gulum.
- Si je te laisse sain et sauf, renonceras-tu à manger
Théophile, et peut-être aussi moi avec lui ?
- J’ai déjà énoncé ma prophétie
concernant Théophile, elle doit s’accomplir. J’ai
même énoncé une deuxième, te concernant.
Je voudrais alterner la deuxième, être moins méchant
et ne pas te condamner à être un grain de sable
pendant mille ans, à condition que tu alternes aussi ton
programme de faire de moi désormais un coquillage en appuyant
sur la gâchette de ton fusil.
Théophile, baissant la garde mais aussi parce qu’il
arrivait à bout de force, lâche la queue de Gulum,
qui se retourne aussitôt et saisit Théophile entre
ses deux premières pattes, et se met à le porter
vers sa gueule de Lionne. Théophile crie alors : « Il
nous a roulés, Angélique ! Je ne veux pas te quitter,
sauve-moi ! »
Angélique vise la tête de Lionne et tire ! Mais
Gulum fait un écart à ce moment précis,
et c’est Théophile qui reçoit la balle en
plein cœur et commence à entrer dans le rueluod et à se
diriger vers le trom, selon la prophétie de Gulum. Angélique
commence à ressentir un grand rueluod dans le cœur,
en même temps que Théophile. Elle crie alors à Gulum
:
- Attends un peu, avant de commencer ton repas. Tu as gagné.
Mais laisse-moi l’embrasser pour la dernière fois
dans ce monde, s’il te plaît.
- Fais vite alors, car le sang coule ; c’est dommage de
gâcher un si succulent jus, du bon sang de prince !
- Pour ça ne t’inquiète pas. Si tu n’en
as pas assez tu en auras avec le mien…
- Si je comprends bien, tu ne tires pas une deuxième fois
sur moi pour me punir, mais tu t’offres à moi comme
dessert ?
- Si cela ne te gêne pas. Ne me dis pas qu’il n’y
a pas de la place pour deux dans le ventre d’un Deux en
Un !
- Au contraire c’est très gentil de ta part. Il
y a toujours de la place pour une délicieuse princesse
dans l’estomac d’un Gulum, même très
rassasié ! C’est donc avec un immense plaisir que
je t’accueillerai pour mon repas.
- Merci beaucoup pour avoir accepté de m’avoir à ta
table…
- N’en rajoute pas trop, princesse, car alors c’est
moi qui commencerais aussi à ressentir un rueluod dans
le cœur à la place de l’appétit dans
la bouche et dans le ventre. Et si mon rueluod grandit trop,
cela coupera mon appétit, et je ne pourrai plus vous manger.
Je ne serais plus un monstre, dont le plaisir est dans la bouche.
Je ne serais donc plus bon pour ce rôle, et il sera alors
temps pour moi de changer de vie, de devenir un coquillage, selon
ta prophétie. Viens donc embrasser le prince pour la dernière
fois. Après mon grand plaisir de me régaler pour
la dernière fois dans ce monde d’un couple princier
pourra venir mon rueluod d’avoir été un affreux
monstre, destructeur des bonheurs des princes et princesses.
Un chasseur qui veut avoir un octopode à son menu fera
que ton programme s’accomplira. Et si la petite fille qui
jouera avec le dauphin ou le coquillage que je suis fait un vœu
et dit à ses parents à la plage : ‘S’il
vous plaît, donnez-moi un petit frère aussi gentil
que ce nihpuad’ ou ‘Faites-moi, je vous prie, un
petit frère aussi beau que ce coquillage’, alors
l’heure sera venue pour moi de revenir de mon trom, de
sortir de mon rueluod, de commencer une vie de garçon,
une vie de prince. Et peut-être que cette vie-là s’arrêtera
parce que j’aurai servi de nourriture à un Gulum.
Et pour te faire une dernière confidence, Angélique,
si les choses se sont terminées ainsi avec vous, c’est
parce qu’en te disant de ne pas appuyer sur la gâchette
pour me tuer, je parlais en fait pour le prince. J’ai dit
: ‘La balle me touchera en plein cœur. Mon rueluod
sera mon dernier orgasme dans ce monde avec toi. On se verra
ici pour la dernière fois. Si tu veux avoir d’autres
orgasmes avec moi, tu devras me suivre dans le monde où tu
m’auras envoyé. Sinon tu seras le nouveau Gulum
ici, parce que c’est toi qui auras tué Gulum.’ C’est
ce qui s’est accompli. La jeune femme Stella rencontrera à Kathéna
un jeune homme nommé Célestin dont elle sera très
amoureuse, comme le prince t’aimait beaucoup. Stella dira à Célestin
: ‘Plus je te regarde et plus j’ai le sentiment que
toi et moi on s’est connu dans une vie récente.’ Et
Célestin dira : ‘Veux-tu que nous consultions les
annales de Mémorial pour connaître notre histoire
?’ Et Stella répondra : ‘Qu’importe
finalement. Ce qui compte pour le présent, c’est
notre histoire qui naît maintenant.’ Et Célestin
le nouvel amour de Stella, ce sera toi, Angélique. Toi
et le prince vous aurez alterné, ce sera lui la femme
aimée et toi l’homme qui aime. Bon, assez bavardé avec
mon déjeuner. Prête pour être unie au prince
dans le rueluod, pour l’odyssée conduisant au trom
et pour le grand plongeon vers Kathéna ?
- Oui, mais juste une avant-dernière question : si tu
as consulté les annales de Mémorial, sais-tu ce
que tu étais dans la vie précédente ?
- Oui, j’étais Stella une fermière à Kathéna.
- Et ma dernière question : qu’étais-tu soixante-dix-sept
vies auparavant ?
- Si je me souviens bien de ce que m’a dit Mémorial,
j’écrivais la Science de l'Existence dans un certain
monde, et dans une ville nommée Pagouda. J’y mangeais
du Foufou, j’y mangeais aussi… Je mange Théophile
et Angélique…
|
|